Lang Lang

Stars hyper musiciennes

Point de contre-ut multipliés par le ténor ni de déploiement de vélocité et de décibels par le pianiste. Roberto Alagna et Lang Lang avaient choisi la musique d’abord, comme pour rappeler que leur immense renommée n’était pas fondée sur un simple phénomène de médiatisation bien orchestrée.
 
Pour Alagna, on le savait déjà depuis longtemps. Pour Lang Lang, à la carrière bien plus récente, c’était moins évident. Cette Carte blanche lui avait été donnée, et on ne peut nier qu’il en ait fait le meilleur usage.
 
D’abord, quel plaisir de voir alterner entre les airs d’opéra des pièces pour piano de Chopin, Rachmaninov, Schumann jouées par un authentique virtuose, plutôt que d’improbables extraits orchestraux interprétés par quelque orchestre approximatif. Une expérience à renouveler, sans aucun doute. On rêve déjà à des rencontres Andsnes-Kaufmann, par exemple, ou encore Kissin-Netrebko…
 
Mais pour l’heure, et avant de parler de la magistrale présence d’Alagna, reconnaissons que Lang Lang s’est ici montré sous son meilleur jour. Par le choix des œuvres jouées en soliste d’abord, par sa manière incroyable de donner vie aux parties de piano accompagnant le ténor ensuite.
 
Trois études de Chopin parmi les plus discrètement romantiques, sans étalage spécial de technique acrobatique, un prélude nostalgique de Rachmaninov et la Rêverie des Scènes d’enfants de Schumann. Choix d’interprétation toujours bien personnels, voire discutables, mais d’une absolue musicalité, d’une vrai charme et sans la moindre tendance bling-bling, pour employer une terminologie à la mode !
 
Et puis, surtout, quelle imagination, quelle invention, quel instinct pour rendre brillantes, attrayantes, pleines de relief et de couleurs, bref, vraiment vivantes et intéressantes, les transcriptions pour piano des pages d’opéras français comptant en majorité parmi les moins connues et les moins pratiquées du répertoire et signées de compositeurs parfois bien oubliés comme Ernest Reyer ou Alfred Bruneau ! Il faut avoir la musique dans l’âme pour parvenir à pareil résultat.
 
Quant à Alagna, il a une fois encore prouvé à quel point l’essentiel de son art est fondé sur une musicalité absolue, qui lui permet de déployer un phrasé magique en conservant une élocution d’une totale perfection. Et bien sûr, il y a cette voix d’exception, dont il est inutile de rappeler toutes les qualités de timbre, de couleur, toute la malléabilité et l’éclat quand c’est nécessaire.
 
Car le répertoire choisi était tout en finesse, peut-être une déception pour les amateurs de vastes déploiements vocaux, mais un vrai plaisir pour les ceux qui savent aussi goûter un air qui ne termine pas forcément par un vigoureux aigu. Dès l’air du Postillon de Longjumeau chanté en entrée, c’était le miracle.
 
Des aigus en voix de tête d’une qualité et d’une lumière incroyables, une infinité de nuances, une ductilité de l’émission, une finesse d’élocution et de phrasé dans un souffle infini, tout contribuant à rendre cet air harmonieux, touchant, d’une poésie et d’une magie permanentes.
 
Qu’il s’agisse ensuite du Roi d’Ys de Lalo, de Mignon de Thomas, de Sigurd de Reyer, de l’Africaine de Meyerbeer, de Zémire et Azor de Grétry, de l’Attaque du moulin de Bruneau ou des airs de Mireille et de Polyeucte de Gounod, il n’y a pas la moindre erreur de style, la moindre faute de musicalité. Couleur, émission, type de projection, tout est adapté à chaque époque, à chaque type d’écriture musicale. Et il fallait effectivement cela pour défendre un répertoire aussi en marge des choix habituels des vedettes du chant.
 
L’entente entre ces deux artistes semble en outre aussi parfaite que conviviale. Alagna, vers la fin du concert, ayant un instant quitté la scène pour « boire un peu de thé car [je] souffre d’une allergie aux platanes », Lang Lang en profite pour combler ce laps de temps en ajoutant une pièce au programme, ce qu’Alagna salua d’un « Voilà un bon collègue ! »
 
C’est en se tenant par la main que les deux stars salueront longuement aux quatre coins de la scène, serrant des mains aux premiers rangs et manifestant autant d’égards pour les spectateurs placés sur les rangées de fauteuils derrière eux que pour les autres, ce qui est exceptionnel aussi. Alagna tient toujours bien son public dans un rapport affectif fort. Il a su le faire partager à Lang Lang, ce qui aura peut-être modifié l’image de ce dernier, à Paris au moins.